Magie (Prolongation de l’exposition Magie jusqu’au 20 février)

Recto-Magie-pour-web-2 Verso-Magie-pour-webV3Une exposition photographique autour du thème de la magie est forcément hantée par une question souterraine : est-il possible de rendre compte de la magie et de ses manifestations à travers une photographie qui soit objective et documentaire ? Est-il possible, par la photographie, de désigner la magie et ses phénomènes en s’en tenant à distance ?

Notre parti pris a rencontré celui des trois artistes, Agnès Pataux, Joseph Kurhajec et Gael Turine  : pour représenter la magie, il faut y succomber et se laisser posséder par elle.

Depuis ses origines, la photographie a partie liée avec la magie. Pour les scrutateurs de ces premières images que furent les daguerréotypes, l’apparition de détails invisibles à l’oeil nu mais révélés lorsqu’on les observait avec une loupe, s’apparentait à une opération quasi-magique. Avant même d’émerveiller le public, cette image avait été révélée chimiquement : lors du développement aux vapeurs de mercure, elle apparaissait au milieu des fumigations, pareilles aux fumées dont les illusionnistes enveloppaient la scène pour mieux cacher leurs trucages. Ces mêmes trucages utilisés dans les spectacles de magie empruntaient d’ailleurs beaucoup de techniques photographiques (surimpression, hologrammes par transparence). Illusionnisme, photographie, spectacle, magie et bientôt, cinématographe, semblaient parfois interchangeables.

Ce n’était que l’enfance de ces arts de l’image. Ce qu’ensuite, la photographie a perdu en magie, elle l’a gagné en pouvoir de représentation : peut-être le public ne croyait-il plus aux trucages, mais la photographie ethnographique lui avait permis d’accéder à d’autres réalités, celles des mondes les plus lointains. La magie faisait retour à travers des peuplades mystérieuses, des rites inconnus, des costumes et des masques à l’esthétique sidérante.

Ce sont bien ces deux grandes tendances que nous retrouvons dans l’exposition : d’un côté les rites et ceux qui les pratiquent ; de l’autre, les objets, les instruments de la magie. Tous deux gardent intacte leur puissance de fascination.

Les photographies d’Agnès Pataux nous mettent au contact des objets. Elles nous font ressentir les matières qui les composent, leurs formes inquiétantes et organiques. Nous pénétrons des lieux obscurs. Nous sommes face aux gardiens du pouvoir. Ces forces, les sculptures de Joseph Kurhajec semblent aussi les agréger, prolongeant les gestes des féticheurs africains. Crânes, cordes, cornes, cheveux, clous. Ce ne sont pas des objets à comprendre : ces fétiches et leurs gardiens ne sont que les réceptacles des forces qui les traversent et peuvent, un jour, les quitter. N’est-ce pas quelque chose que l’on pourrait dire des photographies elles-mêmes ?

Corps possédés, regards en transe  : les images de Gael Turine sont parcourues d’incantations silencieuses. Ouvertes à des énergies invisibles. Le mystère du vaudou ne s’y dévoile pas, il se faufile entre les ombres, s’insinue sous la peau, jaillit dans la sueur et les flammes.

Et parce que la magie traverse aussi le monde occidental, l’exposition présente « Invocation of my Demon Brother » (1969), film du cinéaste expérimental Kenneth Anger. Ses visions hallucinées (sur une lancinante musique de Mick Jagger au synthétiseur mini-moog) évoquent la fascination toujours vive pour les phénomènes obscurs.

Au cinéma comme dans la littérature ados, l’enchantement et la sorcellerie déclenchent l’engouement, pendant logique d’une époque ultra-technologisée. Mais la magie est à prendre au sérieux, surtout quand elle devient la matière-même de l’art.

Bruno Dubreuil / Immixgalerie

Article in le quotidien La Libre Belgique (14 déc 2014)

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