Le portrait impossible

Le portrait impossible, février-mars 2017

Manon Gignoux, Maryam Pourahmad, Winnie Rielly, Pierre Seiter

Curateur invité : Bastien Engelbach


Le portrait traverse l’histoire de l’art dans sa continuité, tout en y prenant des formes multiples. Avec la modernité, il consacre la notion d’individu, qui devient un être et un acteur social à part entière, pouvant être considéré pour lui-même. La forme du portrait évolue au fil de nombreuses promesses, celle de représenter l’individu en premier lieu, puis celle de nous faire comprendre sa position sociale, puis encore, en nous faisant plonger dans sa vie intérieure, de nous exposer son tempérament, ses tourments et ses aspirations.

Dans tous les cas de figures, le portrait est pensé comme la représentation d’un visage, vecteur privilégié d’accès à autrui et de ce qui fait monde pour lui ; élément de matérialisation et d’incarnation d’une présence.

Par extension, dans le domaine de la photographie plus spécifiquement, le portrait répond à des aspirations multiples : documenter des activités et des positions sociales ; donner un visage à des événements ou des grands mouvements d’idées ; inscrire dans le champ du visible des individus qui en sont ordinairement exclus car relégués à la marge ; relier des individus à un environnement ; explorer leur vie intime…
Les œuvres exposées ici proposent d’interroger la notion de portrait, en la reconduisant aux limites de ce qui en conditionne l’émergence. Souvent le visage s’y dérobe, qu’il se devine dans le prolongement d’un corps sans être représenté, ou qu’il s’expose franchement, dans une expression qui demeure figée.

Le contexte contemporain est celui, dit-on, du triomphe de l’individu et de sa libre expression, depuis ses pulsions les plus intimes jusqu’à ses raisonnements les plus sophistiqués. Portraits et autoportraits circulent dans un flux permanent, se chassant et se remplaçant. L’individu n’y est plus un bloc de présence, il se dilue dans des représentations et attitudes stéréotypées, devenu interchangeable dans ses attitudes au fur et à mesure que les images s’échangent. Il ne parvient plus à s’incarner. Le paradoxe contemporain du portrait est celui d’une circulation qui conduit à la saturation de la représentation. Démultiplié, numérisé, l’individu se dérobe, et sa représentation ne nous y donne plus que très rarement accès. Au demeurant, cette situation contemporaine renvoie à une interrogation fondamentale, inhérente au portrait comme acte artistique : comment représenter en une image fixe un individu dans sa multiplicité, et toujours en mouvement dès lors qu’il cesse de prendre la pose ?

D’autres voies peuvent se présenter aux artistes pour résoudre l’équation du portrait impossible, en contournant ou dépassant les apories actuelles de la représentation. Car le portrait est aussi trace, survivance du passé, forcément incomplète, mais qui peut donner accès à autrui grâce à des indices de ce qu’il a été, des situations qu’il a vécues et des environnements dans lesquels il s’est inscrit. L’exploration de la présence de l’individu peut donc emprunter d’autres chemins, tantôt en interrogeant cette notion de trace évanescente, tantôt en nous ramenant vers la sensation et le vécu.

La proposition serait alors la suivante : se confronter à l’impossibilité du portrait, pour en réaliser la promesse par d’autres voies, qu’il s’agisse de la figuration de la présence du corps dans un lieu, de la confrontation avec l’évanescence de la trace ou encore dans l’accès que permet l’art au sensible, à ce qu’a pu percevoir ou ressentir autrui dans son environnement. Le portrait s’accomplit alors dans la fragilité, voire une certaine forme de vulnérabilité, ce qui nous rend la personne représentée plus proche et plus intime encore.

Telle est, nous semble-t-il, la proposition que font, chacun avec leur approche propre, Manon Gignoux, Maryam Pourahmad, Winnie Rielly et Pierre Seiter.

 

Bastien Engelbach / Immixgalerie


Accrochage


Vernissage